Abandonnés face à la tragédie

de: Catherine Friedli, secrétaire syndicale, SSP Fribourg

En novembre, une véritable hécatombe a frappé les EMS. En sous-effectif, déjà épuisé, le personnel a dû faire preuve d’une polyvalence inouïe pour parer au plus urgent.

Les récits entendus de la bouche des salarié-e-s œuvrant dans les EMS fribourgeois sont durs.

Les soignant-e-s sont certes habitué-e-s à côtoyer la mort, mais « pas de cette manière, et pas autant de morts à la fois », témoignait une salariée. Ce sentiment d’impuissance est partagé par celles et ceux qui ont vu des résident-e-s s’étouffer littéralement, sans rien pouvoir faire. En parallèle, les décès par « glissement » des pensionnaires qui ne souhaitent plus vivre, ont également été importants. « Les personnes âgées n’ont pas à mourir comme ça », soulignait une salariée. Des situations qui marqueront probablement la période la plus difficile de leur carrière pour de nombreuses et nombreux soignant-e-s.

Positifs au boulot
Contrairement à la première vague, le personnel a été beaucoup plus touché par la maladie cet automne. Cela a aggravé le sous-effectif chronique, mettant les établissements dans une situation de pénurie de personnel jamais vue. La levée des quarantaines pour le personnel de santé est devenue une banalité. Les EMS les plus touchés, en plus de solliciter l’aide de la Protection civile, ont demandé au personnel positif au Covid et peu symptomatique de continuer de travailler. On a ainsi demandé à des personnes positives ou potentiellement infectées de se rendre au travail, en utilisant les transports publics notamment, les mettant en danger de même que leur famille et la population. Des situations qui interrogent d’autant plus que les EMS étaient fermés pour empêcher l’introduction du virus en leur sein !

La pénurie de personnel était telle que l’Etat de Fribourg a dû faire appel à des bénévoles. Ironie malheureuse, des soignant-e-s rapportent que des situations de sous-effectif ont été « apaisées » à la suite des nombreux décès de résident-e-s.

En pyjama toute la journée
Les EMS ont dû repenser leur organisation pour affronter la deuxième vague. Création d’étages et unités Covid, suppression de toutes les animations, distribution des repas en chambre. Le personnel a dû parer au plus urgent, s’assurer que les résident-e-s étaient nourri-e-s et propres. La prise en charge des résident-e-s en a souffert. Des soignant-e-s de nombreux EMS impactés rapportent que, durant la semaine la plus difficile, les résident-e-s n’ont pas pu être douché-e-s ni habillé-e-s, et ont été laissé-e-s en pyjama toute la journée. Certain-e-s salarié-e-s parlent de situations « à la limite de la maltraitance ». Ils et elles étaient frustré-e-s de ne pas pouvoir effectuer les prestations adéquates.

Rare note positive: au niveau du matériel, le personnel estime avoir été mieux loti que durant la première vague, à quelques exceptions près. Les masques FFP2 ont été largement utilisés lors de la phase aigüe et les surblouses étaient disponible en nombre suffisant.

Polyvalence obligée
Les salarié-e-s ont de nouveau donné le maximum pour assurer les prestations, parfois dans des rôles outrepassant leur fonction. Des assistantes en soins et en santé communautaire (ASSC) ont été catapultées responsables d’unité, du personnel administratif a assuré l’intendance, des animateurs-trices se sont chargé-e-s des soins corporels. Alors que le personnel n’avait pas entièrement récupéré de la première vague, le regain de la pandémie laisse des séquelles importantes. De très nombreux arrêts pour épuisement physique et psychologique sont à souligner. Le personnel est à bout, épuisé, meurtri.

À la suite des revendications émises par le SSP, le canton de Fribourg a annoncé qu’il subventionnera à hauteur de 45% une prime pour le personnel des EMS, distribuée sous forme de bons. Les EMS restent libres de fixer le montant qu’ils veulent – le plafond étant fixé à 500 francs. C’est enfin un geste de reconnaissance du travail accompli, mais qui reste faible. Il doit s’accompagner d’une volonté politique de former des professionnel-le-s et d’augmenter les dotations, ainsi que de revaloriser urgemment les professions soignantes.

Jusqu’à un quart des résidents décédés
La deuxième vague de Covid-19 impacte les EMS de manière inouïe. Dans le canton de Fribourg, la première vague a occasionné 84 décès liés au Covid-19, dont la moitié ont eu lieu en EMS. Depuis le 1er septembre, le canton enregistre 294 décès supplémentaires (au 14 décembre), ce qui porte le total à 378 depuis le mois de mars.

L’Etat de Fribourg ne donne pas de détails sur la répartition des décès. En supposant, à nouveau, que la moitié d’entre eux se produisent en EMS, cela représente 147 morts depuis septembre.

Des chiffres sans précédent, mais qui semblent ne plus choquer. Sous le poids des lobbys, le débat public porte désormais plus sur les conséquences économiques de la crise que sur la santé publique.

Durant les trois semaines de pic, entre fin octobre et mi-novembre, un peu plus du tiers des EMS fribourgeois, sur une cinquantaine au total, ont été fortement impactés par le Covid.

Le SSP est même intervenu auprès des autorités, après qu’une soignante avait rapporté que son institution ne comptait plus que cinq soignant-e-s et sept résident-e-s non infecté-e-s.

Nous avons aussi eu connaissance d’établissements dans lesquels des étages entiers ont été contaminés, résident-e-s comme personnel.

Les EMS les plus touchés ont perdu jusqu’à un quart de leurs résident-e-s.

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