« On nous balade comme des pions »

photo Eric Roset

de: Guy Zurkinden, rédacteur

Les équipes des blocs opératoires des hôpitaux de Tavel et Riaz craignent de ne plus retrouver leur lieu de travail. La direction de l’HFR utilise-t-elle la pandémie pour accélérer ses plans de fermeture ? Témoignages.

« Je suis devenue une SBF: sans bloc fixe ». Derrière la boutade, l’inquiétude des soignant-e-s est palpable. Le personnel des blocs opératoires des hôpitaux de Riaz, en Gruyère, et Tavel, situé dans le district alémanique du canton, craignent de ne plus jamais retrouver leur lieu de travail. Une cinquantaine de salarié-e-s – instrumentistes, aides de salle, anesthésistes et médecins – sont concerné-e-s.

Fermés pour cause de Covid
Le 19 mars, les deux blocs en question sont fermés temporairement, pour cause de Covid-19. Le personnel part renforcer les équipes de l’Hôpital cantonal et du Daler, en ville de Fribourg. Au pied levé: « On est parti-e-s du jour au lendemain, comme on quitte une maison en feu », raconte une soignante. À Fribourg, l’accueil est sommaire: « On a été lâché-e-s dans le bain. Pas d’accueil, ni de briefing de la part de la direction. Heureusement, les équipes sur place ont été solidaires ». « Nous avons dû faire preuve de beaucoup de flexibilité. Mais nous étions prêt-e-s à donner de nos personnes dans ce contexte de pandémie », résume une collègue.

Pas de retour à la normale
La vague passée, le réseau hospitalier a repris peu à peu son visage habituel: les salles d’opération ont rouvert dans les cliniques privées; celles de l’Hôpital cantonal tournent à plein régime, avec le rattrapage des interventions repoussées en raison du Covid-19. Mais à Riaz et Tavel, les bistouris sont toujours à l’arrêt.

Fin avril, le personnel des deux blocs est informé que ceux-ci resteront fermés pour une période indéterminée. Certain-e-s apprennent la nouvelle en ouvrant leur boîte à lettres, d’autres dans un couloir d’hôpital.

Une deuxième transition, abrupte, commence: « Après avoir passé un mois et demi aux Urgences du Daler, nous avons été parachuté-e-s au sein du bloc opératoire de l’hôpital cantonal, raconte une soignante. On ne nous a même pas montré où est rangé le matériel ». Conséquence: stress et tensions augmentent, l’ambiance peut devenir « électrique ». C’est encore plus difficile pour les salarié-e-s venu-e-s de Tavel, qui doivent travailler dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas.

Le covid comme prétexte ?
Pour expliquer la fermeture prolongée des blocs, la direction invoque une potentielle seconde vague de Covid-19 – tout en refusant de se prononcer sur une date de réouverture. Un discours qui est loin de convaincre les principaux concernés. Leur crainte: que la direction profite du coronavirus pour fermer définitivement les salles d’op’ de Tavel et Riaz. Depuis des années, des rumeurs insistantes circulent sur la question. Les craintes du personnel ont été renforcées par les fermetures successives de la maternité de Riaz, puis du service d’anesthésie de nuit, suivie de celle des urgences de nuit. « Tout est fait pour faire baisser l’activité chirurgicale à Riaz », dénonce un salarié. Et de pointer une contradiction: « En raison du manque de places, des chirurgiens sont poussés à réaliser des opérations dans le privé. Cela entraîne une perte de recettes pour l’hôpital public. C’est absurde ».

Dans le brouillard
Sur le terrain, l’incertitude mine le moral du personnel. « On nous balade comme si on était des pions », constate un soignant. « On ne nous dit rien. Ce flou total est le plus dur à supporter », ajoute une autre. Alors qu’ils se sentaient « comme une famille » dans leur hôpital de périphérie, les collègues sont désormais éparpillé-e-s entre dix salles d’opération aux horaires élargis. « On n’a pas signé pour travailler avec ces horaires de folie », dénonce une soignante. Face à ce rythme jugé parfois « infernal », des collègues ont déjà donné leur démission. D’autres se trouvent en arrêt maladie.

Démarche commune
Face à l’adversité, les équipes des deux blocs restent pourtant soudées. Ensemble, elles ont interpellé le conseil d’administration de l’HFR dans une lettre commune puis alerté la population, en témoignant dans les médias. Avec un premier résultat à la clé: la direction les recevra le 3 juillet, accompagné-e-s du SSP. À la presse, la direction a indiqué qu’elle prendrait une décision définitive d’ici la fin juin… Affaire à suivre.

Fermetures tous azimuts ?
« Le Covid-19 a montré l’importance d’une couverture la plus large possible des soins publics pour l’ensemble de la population, de même que la complémentarité entre des sites périphériques forts et l’hôpital cantonal », écrivent les équipes des blocs opératoires de Riaz et Tavel dans leur lettre à la présidente du Conseil d’administration de l’Hôpital fribourgeois, Annamaria Müller.

Mais du côté des sommets de l’HFR, les priorités semblent être ailleurs. « Nous pourrions fermer 30% des hôpitaux et des lits au niveau suisse, si nous nous menions de manière conséquente le processus de transition vers l’ambulatoire » affirmait récemment Annamaria Mueller à la presse alémanique (1).

Fin 2019, la direction de l’HFR a présenté sa « Stratégie 2030 » pour l’HFR à la presse.

Ce plan a pour objectif avoué de revoir à la baisse les dépenses de l’hôpital public. Il prévoit la construction d’un nouvel hôpital central situé en ville de Fribourg, qui travaillera « en réseau » avec sept centres de santé – un par district – qui proposeront prestations ambulatoires et consultations. Des partenariats avec le privé sont envisagés.

Ce plan prévoit la fermeture des blocs opératoires de Riaz et Tavel à l’horizon 2030. Il fait aussi planer de lourdes incertitudes sur le futur des hôpitaux périphériques. Si celui de Riaz et Tavel « reste à déterminer », le site de Billens semble déjà promis à une « fermeture programmée », comme le dénonce le préfet de la Glâne (2).


(1) NZZ, 20 janvier 2020.
(2) La Liberté, 27 novembre 2019.

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