Virée pour cause d’empathie

photo Eric Roset

de: Interview de Guy Zurkinden

Pour avoir témoigné sa solidarité avec ses collègues vulnérables, Elisabeth (prénom d'emprunt), aide-soignante dans un EMS fribourgeois et mère de famille, a été licenciée avec effet immédiat.

Quel est le contexte qui a mené à votre licenciement?

Elisabeth – Je travaille dans une équipe de nuit au sein d’un EMS. Dans notre équipe, il y a plusieurs employé-e-s vulnérables, ou dont les proches sont à risque.

Le 16 mars, le Conseil fédéral a décidé que les salarié-e-s vulnérables pourraient éviter de se rendre au travail, sur présentation d’un certificat médical. Durant cette première phase, les collègues concerné-e-s ont pu rester à la maison. Mais quelques jours plus tard, le Conseil fédéral a décrété que les salarié-e-s à risque pourraient être contraint-e-s d’aller travailler.

À la suite de cette décision, le directeur de notre établissement a exercé de fortes pressions sur plusieurs collègues et leurs médecins, remettant en doute le bien fondé des certificats médicaux.

À aucun moment, la direction n’est allée vers les personnes à risque afin de dialoguer avec elles. Elle a préféré envoyer des courriers recommandés les sommant de retourner au travail. La direction a affirmé qu'il n'y avait aucun risque dans notre établissement, ce qui n'était pas le cas. Cette attitude a augmenté les angoisses des personnes concernées. Certaines ont vu leur état de santé se détériorer, au point d'être mises en arrêt maladie.

Dans ce contexte, la peur régnait au sein de notre équipe. Je me trouvais à la maison en raison d’un accident, mais je recevais de nombreuses informations via le groupe WhattsApp mis sur pied pour partager des informations professionnelles. Cette situation m’a beaucoup touchée.

Quelles mesures de sécurité avaient été prises dans votre EMS ?

Au début avril, il y avait déjà eu un cas déclaré de Covid dans l’EMS. Or même les personnes présentant des symptômes n’étaient pas testées systématiquement.

Le matériel de protection manquait. Nous avions pour instruction de garder nos masques durant 72 heures, alors qu’il faut les changer normalement après trois heures. On nous a dit de suspendre ces masques dans nos casiers le soir, puis les remettre le lendemain. Aujourd’hui, la situation s’est un peu améliorée. Mes collègues disposent d’un masque pour la journée.

Nous n’avions pas non plus de surblouses. Quand nous nous occupions de personnes à l’isolement pour cause de symptômes Covid, nous devions porter un tablier en plastic de boucher.

Dans un message, un infirmier-chef nous a recommandé de prendre du matériel de la maison, y compris des lunettes de ski. Ce n’était pas une plaisanterie.

Tout cela a renforcé le sentiment de peur.

Comment avez-vous réagi ?

La direction aurait pu soulager ces angoisses en admettant que les mesures de sécurité n’étaient pas suffisantes et que les collègues à risques devaient rester à la maison. Au minimum, il aurait pu les contacter pour chercher une solution. Il a préféré les soumettre à une pression incroyable.

Cela m’a bouleversée. J’ai alors partagé une image sur notre groupe WattsApp, avec un texte indiquant que nous sommes remplaçables pour l’employeur, mais pas pour notre famille. J’ai aussi ajouté que j’étais de tout cœur avec ces collègues à risque.

Ma cheffe n’a pas apprécié. Elle m’a prise à partie, affirmant que les risques font partie de notre travail.

Une semaine après, la direction me licenciait effet immédiat, m’accusant de l’avoir dénigrée publiquement en raison du message de solidarité envoyé sur WhattsApp.

Et maintenant ?

Travailler dans un EMS n’est pas facile. Nous subissons de nombreuses pressions tout en faisant preuve d’écoute, d’empathie envers les résident-e-s et leurs familles. J’ai appliqué cette même empathie envers mes collègues, et j’ai été sanctionnée pour cela. Notre direction n’applique donc pas les qualités humaines qu’elle exige de nous. Après mon licenciement, des employé-e-s de l’institution m’ont aussi révélé que notre cheffe d’unité avait demandé à mes collègues d’écrire des lettres visant à m’accabler. Elle a même fait du chantage aux personnes qui refusaient.

Tout cela constitue une injustice incroyable. Avec l’appui du syndicat, j’ai décidé de me battre contre ce licenciement abusif. Nous irons devant les tribunaux, si nécessaire.

Juste après votre licenciement, le Conseil fédéral a réintroduit la possibilité pour les salarié-e-s à risques de rester à la maison…

Le lundi suivant, le directeur de notre établissement a changé son fusil d’épaule. Il a indiqué à la collègue vulnérable qu’il avait menacée renvoi que, si elle le voulait, elle pourrait désormais rester à la maison.

Des collègues m’ont dit que, depuis cet épisode, le directeur vient discuter dans les étages avec le personnel, ce qu’il ne faisait jamais avant. Il est méconnaissable.

Je me dis que mon action aura au moins permis aux personnes vulnérables de rester chez elles, en sécurité.


Danger dans les EMS, pressions sur les vulnérables

Le licenciement abusif d’une aide-soignante dans un EMS fribourgeois met en lumière la pression mise aujourd’hui sur le personnel soignant, et notamment le personnel dit vulnérable.

Les différentes versions des ordonnances COVID du Conseil fédéral ont donné des sueurs froides aux travailleuses et travailleurs à risque. Dans un premier temps, strictement confiné-e-s à domicile, ensuite renvoyé-e-s au travail et enfin autorisé-e-s, au moyen d’un certificat médical, à retourner à domicile avec un droit au salaire. Cette valse-hésitation a donné aux patrons une marge de manœuvre importante.

L’ordonnance fédérale n’a pas clairement précisé que les personnes vulnérables étaient protégées contre le licenciement. Pourtant, du point de vue juridique, le fait d’être vulnérable doit être assimilé à une maladie. Nous défendrons systématiquement cette situation. En attendant, nous constatons une pression immense sur ces personnes pour qu’elles retournent au travail.

Les trois quarts des emplois les plus exposés au coronavirus sont occupés par des femmes. Leur travail doit être valorisé. Leur parole doit être écoutée. C’est une question de respect, mais aussi de santé publique: les personnes vulnérables ne doivent pas travailler dans un EMS, car elles sont en danger.

Si une travailleuse dénonce cette situation, elle doit être protégée contre les représailles de son employeur.

Catherine Friedli, Beatriz Rosende, Michela Bovolenta, SSP

Pierre-Yves Maillard, Président de l’USS

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