Initiative pour des urgences hospitalières 24/24: l'hôpital public cartonne!

de: Guy Zurkinden

L’initiative populaire cantonale pour des urgences hospitalières publiques 24 heures sur 24 et de proximité a récolté plus de 12 000 signatures. Questions à Paul, salarié à l’hôpital et très impliqué dans cette bataille.

Dans quel contexte l’initiative a-t-elle été lancée ?

Paul – La pandémie a rappelé l’importance de renforcer le service public hospitalier. Il faut augmenter le nombre de lits et les effectifs du personnel, qui croule sous les heures supplémentaires.

Or la direction de l’hôpital fribourgeois (HFR) fait tout le contraire. Invoquant les pertes financières dues au coronavirus et profitant de l’épuisement des salarié-e-s, elle veut imposer au pas de charge sa « stratégie 2030 ». Objectif: centraliser l’ensemble des soins aigus sur un seul site et fermer les hôpitaux régionaux. Il s’agit d’un démantèlement de l’hôpital public.

Comment ce processus se concrétise-t-il ?

À la mi-mars 2020, au début de la pandémie, la direction de l’HFR a annoncé qu’elle fermait les urgences de nuit sur les sites de Riaz et Tavel et y suspendait les activités du bloc opératoire. Raison invoquée alors: le coronavirus. Mais en mai dernier, la direction a annoncé la fermeture définitive des urgences à Riaz: dès le 1er septembre, celles-ci seront transformées en « permanence médicale »; la remise en marche du bloc opératoire de Riaz, annoncée pour janvier 2021, ne sera effective qu’à la fin de l’été, et seulement pour l’ambulatoire. Quant aux urgences de Tavel, elles resteront fermées la nuit, malgré la promesse faite de les rouvrir. On pousse la population alémanique du canton vers l’hôpital de Berne !

La direction de l’HFR utilise le choc de la pandémie pour accélérer ses plans de démantèlement.

En mettant à mort les hôpitaux régionaux, elle ouvre la porte au privé. Pour preuve, plusieurs cliniques privées sont en train de s’installer dans le sud du canton. Elles s’emparent des spécialités en soins aigus qui sont rentables.

Y a-t-il des résistances ?

En juillet 2020, les salarié-e-s des urgences de Riaz se sont mobilisé-e-s contre la décision de fermer leur service. Des employé-e-s des blocs opératoires de Riaz et Tavel ont aussi dénoncé les conditions de leur transfert sur le site principal de l’HFR.

Mais la deuxième vague de Covid-19 a entraîné une telle pression sur les soignant-e-s qu’elle rend la mobilisation difficile. Dégoûté-e-s, certain-e-s font un burn-out ou quittent le métier – alors qu’on manque de personnel qualifié !

Heureusement, des citoyen-ne-s ont lancé une pétition demandant le maintien des urgences à Riaz. En juillet, ils et elles sont venu-e-s soutenir les urgentistes qui manifestaient devant le site. De cette convergence est né un comité citoyen.

Pourquoi le choix d’une initiative ?

Nous faisons face à une direction et un Conseil d’Etat qui tiennent mordicus à leur stratégie. Pour leur résister, une simple pétition n’est pas suffisante. Une initiative, au contraire, est contraignante sur le plan légal.

Plus de 12 000 signatures, c’est un succès…

Ce résultat traduit un fort soutien populaire à un hôpital public de qualité et décentralisé. La récolte de signatures a été rendue difficile par le Covid-19. Mais elle a représenté l’occasion d’expliquer nos arguments contre la privatisation du système, ainsi que l’importance du maintien de vraies urgences au sein des hôpitaux régionaux.

Il faut souligner l’engagement de nombreuses personnes, toutes générations confondues, pour faire aboutir ce texte. Je regrette cependant l’absence de soutien du Parti socialiste – mise à part sa Jeunesse.

Ce résultat montre aussi le soutien de la population aux salarié-e-s de l’HFR. Ce sera un point d’appui important pour défendre le service public.

Il s’agit maintenant de préparer la campagne en vue de la votation, qui interviendra probablement dans une année.

La direction de l’HFR continue sur sa lancée…

Elle veut transformer le site de Riaz en centre de santé dès le 1er septembre. Elle tente ainsi de mettre la population et les salarié-e-s de l’HFR devant le fait accompli. C’est inacceptable !

Le comité citoyen pour l’HFR et le SSP demandent que, jusqu’à la votation, la direction gèle le processus de démantèlement des hôpitaux régionaux.

C’est à la population de se prononcer sur l’avenir du service public hospitalier !

Pour justifier leurs plans, les autorités invoquent les déficits de l’hôpital…

Le principal problème de l’HFR est la sous-dotation en personnel, qui pèse à la fois sur les conditions de travail et la qualité de la prise en charge.

Cette situation exige une augmentation du financement hospitalier, pas une baisse des coûts.

Or Fribourg verse nettement moins de Prestations d’intérêt général (PIG) que le reste des cantons romands. En augmentant cette somme, on pourrait financer sans problème le maintien des sites de Riaz et Tafers. C’est une question de volonté politique !


Repérages

Garantir les moyens nécessaires à l’HFR

En septembre 2020, une assemblée populaire, réunie à Bulle sous l’impulsion du « comité citoyen HFR », auquel participe le SSP, a voté à l’unanimité en faveur du lancement de l’initiative cantonale « pour des urgences hospitalières publiques 24 heures sur 24 et de proximité ».

Le texte de l’initiative stipule que « l’Etat garantit un service d’urgences hospitalières publiques, 24 heures sur 24 et sept jours sur sept dans le Sud, le centre et la partie alémanique du canton ».

Pour garantir ce service d’urgences hospitalières publiques de proximité, l’initiative prévoit que l’Etat « utilise pleinement les modes de financement à sa disposition ». Concrètement, les initiant-e-s veulent obliger le canton à augmenter le montant des Prestations d’intérêt général (PIG) destinées à l’hôpital public, en tenant compte des équilibres régionaux. Selon la législation fédérale, les PIG couvrent en effet le maintien de certaines capacités hospitalières pour des raisons de politique régionale, mais l'Etat de Fribourg n'en fait volontairement pas usage.

Pour les initiant-e-s, l’objectif est de mettre un terme à la réduction des prestations hospitalières publiques en cours depuis plusieurs années et offrir une alternative à la politique d’austérité du Conseil d’Etat. Comment ? En mettant à disposition les moyens financiers permettant de fournir des soins de qualité à l’ensemble de la population.

Le 11 juin, le comité citoyen a déposé son initiative, munie de plus de 12 000 signatures – le double du nombre de paraphes nécessaires. À cette occasion, il a rappelé son soutien aux salarié-e-s de l’HFR: « Déplacé sans cesse d’un service à l’autre, d’un site à l’autre, sans même mentionner la pression accrue par la politique de privatisation ou l’épuisement provoqué par la crise Covid-19, c’est le personnel du HFR qui fait les frais de cette politique de réduction des prestations hospitalières. Les applaudissements ne suffisent pas à offrir les conditions de travail stables, nécessaire au personnel de la santé pour soigner la population », souligne son communiqué.

La votation est annoncée pour septembre 2022 ou mars 2023.


Contexte

tapis rouge au privé

Le 11 juin, jour du dépôt de l’initiative du comité citoyen HFR, la direction de l’hôpital fribourgeois tenait une conférence de presse pour faire un état des lieux de sa Stratégie 2030. Présenté fin 2019, ce plan vise à définir les contours de l’hôpital public pour les dix prochaines années. Dans le but de réduire les coûts, il prévoit réorganiser l’HFR autour d’un « centre hospitalier ». Situé à Villars-sur-Glâne, à proximité du site de l’actuel hôpital cantonal, ce dernier prendra en charge tous les soins aigus ainsi que les urgences. Autour de cet établissement principal graviteront des «centres de compétences».

De leur côté, les quatre hôpitaux régionaux seront relégués en centres de santé. Ces centres de santé n’auront pas de services d’urgences à proprement parler, mais des « permanences de jour ». Ils ne disposeront pas non plus de blocs opératoires « lourds » ou de lits médicalisés. Selon la stratégie 2030, ces centres formeront « le point de contact pour les problèmes de santé et la prise en charge des malades chroniques ». Ils feront l’objet de partenariats public-privé. « La question du soutien du secteur privé ne doit plus être un tabou », affirme sans détour le préfet (PDC) de la Gruyère, Patrice Borcard.

Le 11 juin, la direction de l’HFR a annoncé que ces fameux centres de santé feront l’objet d’un projet-pilote dès l’été, sur le site de Riaz, en Gruyère. L’objectif est de pouvoir proposer les premières prestations du centre de santé au mois d’avril 2022. Si son contenu est encore flou, certaines voix évoquent un centre dentaire, un bureau de poste, un fitness ou des cabinets privés proposant des thérapies alternatives – bien loin des missions d’un hôpital !

Selon le quotidien La Liberté (11 juin), les préfets de la Gruyère, de la Glâne et de la Veveyse envisagent d’ouvrir un centre de santé commun pour l’ensemble du Sud fribourgeois. Quant au préfet de la Singine (partie alémanique du canton), il semble s’être résolu à la fermeture de l’hôpital de Tavel après la fermeture du service des urgences de nuit, et lorgne désormais du côté de Berne.

Tout ces projets devront être revus si l’initiative « pour des urgences 24 heures sur 24 de proximité » est acceptée en votation populaire.