La classe 20 ou la grève !

de: Guy Zurkinden, rédacteur

Si le Conseil d’État fribourgeois n’accepte pas leur demande de revalorisation salariale d’ici la fin du mois, les infirmiers·ères expert·e·s en anesthésie feront grève. Questions à Josiane Spenner et Pascal Bapst, infirmiers·ères anesthésistes à l’Hôpital fribourgeois (HFR).

photo Eric Roset

Comment avez-vous réagi lorsque vous avez appris que le Conseil d’Etat refusait de revaloriser votre fonction, contrairement à celle des infirmiers·ères expert·e·s en soins intensifs et en urgences ?

Josiane Spenner – Cela a été une claque mémorable pour tout le service. Notre incompréhension était, et reste totale. Tout le monde trouve cette décision aberrante – y compris la direction des soins infirmiers et les médecins. L’annonce du Conseil d’Etat tombe au plus mauvais moment, alors qu’il y a pénurie de professionnel·le·s. Avec ce manque de reconnaissance, il sera difficile de recruter des candidat·e·s pour la formation en anesthésie à l’HFR !

Pascal Bapst – J’ai d’abord ressenti une grande surprise, puis de la colère. Cette nouvelle confirmait ce que je craignais: les personnes chargées de réévaluer notre fonction n’ont pas compris ce que nous faisons – même après avoir passé une journée en observation dans notre service.

Je vis cette décision comme une humiliation. La question principale n’est pas celle de l’argent, même si cela fera une différence, surtout pour les plus jeunes. À titre personnel, j’aurais préféré que l’Etat dise sincèrement qu’il ne veut pas nous accorder de revalorisation, plutôt que justifier son refus avec des arguments qui ne tiennent pas la route.

Comment expliquer cette division entre les anesthésistes et les autres expert·e·s ?

JS – Elle est inexplicable. Avec les soins intensifs et les urgences, nous formons un trio inséparable. Il s’agit de trois formations d’infirmiers experts, qui requièrent un même niveau d’études. Aucun canton ne pratique de différence salariale entre ces trois spécialisations.

PB – Cette division est d’autant plus blessante que nous apportons souvent notre aide aux autres services. Nous nous retrouvons régulièrement aux urgences lorsque se présentent des situations très compliquées. Et durant les premières vagues de la pandémie, nous avons travaillé plusieurs mois aux soins intensifs, avec des horaires qui changeaient tous les deux jours et un matériel différent – et cela, sans aucune formation supplémentaire ! Sans nous, l’HFR n’aurait jamais pu augmenter sa capacité en lits aux soins intensifs durant les deux premières vagues. Dans un deuxième temps, nous avons pris en charge dans le service d’anesthésie des patients non-Covid venant des soins intensifs.

Aujourd’hui, on nous annonce qu’on nous refuse la classe 20. C’est comme si on disait aux professeurs d’histoire naturelle qu’ils seront moins bien payés que leurs collègues à la rentrée !

Cette décision montre aussi que la commission et le Conseil d’Etat ne savent pas comment fonctionne un hôpital et ne comprennent pas notre métier

L’indignation va au-delà des infirmiers·ères anesthésistes de l’HFR…

JS – Après le 4 juillet, nous avons reçu de nombreuses réactions de collègues d’autres services choqué·e·s par la position du Conseil d’Etat. Nous avons également reçu le soutien de la direction des soins infirmiers, de la direction générale de l’HFR, du médecin chef du service d’anesthésie, de la fédération suisse des infirmiers·ères anesthésistes et de l’ASI.

PB – Il me semble que, parmi le personnel de la santé, tout le monde est d’accord.

Le Conseil d’Etat vous a-t-il communiqué les raisons de son refus ?

JS – Nous n’avons toujours pas reçu le rapport de la commission qui s’est penchée sur notre demande de réévaluation. Via le SSP, nous l’avons pourtant demandé plusieurs fois à la direction des Finances. Celle-ci nous a d’abord répondu qu’elle avait des doutes sur les conclusions du document et voulait l’examiner à nouveau, histoire de vérifier qu’il n’y avait pas d’erreurs ! Nous avons ensuite appris qu’il ne nous sera pas transmis avant la prochaine réunion du Conseil d’Etat, le 23 août.

PB – Dans la commission d’évaluation, il n’y avait jusqu’à présent aucun professionnel de la santé. Or il est très difficile pour quelqu’un d’extérieur d’évaluer la complexité et les risques inhérents à notre métier. Nous sommes en effet les « invisibles » de l’hôpital: quand une anesthésie s’est bien passée, on l’oublie ! Nous nous efforçons aussi de travailler de la manière la plus calme, la plus discrète possible, même lorsque les situations sont dangereuses. Il est en effet primordial pour la santé du patient que nous ne perdions pas les nerfs. Pour prendre un exemple: lors de la visite de la commission dans notre service, un patient a subi un arrêt cardiaque en présence d’une évaluatrice. En l’absence du médecin, l’infirmière en anesthésie a entrepris toutes les démarches nécessaires pour faire repartir son cœur, notamment la défibrillation. Elle a géré seule cette situation tendue, de manière si calme que la membre de la commission n’a pas compris ce qui se passait !

Vous avez saisi la commission de conciliation, avec une séance prévue le 25 août. Comment voyez-vous la suite de votre bataille ?

JS – Nous avons appris que, lors de sa séance du 23 août, le Conseil d’Etat se penchera à nouveau sur la question. Il semble qu’il examinera la possibilité de mener une nouvelle réévaluation de notre fonction. Mais pour nous, cette proposition n’est pas acceptable.

PB – Plus nous jouons la montre, plus il sera difficile de mobiliser le personnel – et plus nous serons perdants. Et, au vu de notre récente expérience, nous n’avons aucune garantie qu’une nouvelle évaluation débouchera sur un meilleur résultat que les deux dernières

JS – Cela fait cinq ans que nous montons des dossiers et expliquons pourquoi il est temps de nous revaloriser. Aujourd’hui, nous en avons ras-le-bol. Il est hors de question que nous recommencions le processus. L’Etat doit nous octroyer la classe 20 dès le 1er septembre.

Que ferez-vous en cas de refus ?

PB – Le temps de la négociation est terminé. Soit nous sommes réévalués comme les autres, soit nous entrerons en grève le 1er septembre. S’il faut stopper le travail pour montrer l’importance de notre métier, nous sommes prêts.

PB – Nous sommes des soignant·e·s: le bien-être et la sécurité des patient·e·s sont nos priorités ! Nous garantirons donc un système de garde en cas d’urgences. Mais il s’agit aujourd’hui d’une question d’honneur: la reconnaissance de notre travail est en jeu !

JS – Si notre métier n’est pas enfin reconnu à sa juste valeur, la pénurie de professionnels va s’aggraver et des patient·s risquent, dans un proche avenir, de se voir refuser l’accès au bloc opératoire par manque d’infirmiers anesthésistes. Nous formons en effet un binôme avec le médecin anesthésiste, et devons effectuer certains gestes ensemble.

Par rapport à ce scénario catastrophe, une grève de quelques jours est un moindre mal !

Préavis de grève pour le 1er septembre

Le 4 juillet dernier, le Conseil d’Etat annonçait qu’il octroyait une classe de salaire supplémentaire aux infirmières et infirmiers expert·e·s en soins intensifs et urgences de l’Hôpital fribourgeois (HFR), qui passaient ainsi de la classe 19 à la classe 20.

L’exécutif refusait cependant d’accorder cette revalorisation aux expert·e·s en anesthésie. Cette inégalité de traitement suscitait un tollé: cela faisait en effet cinq ans que les trois spécialisations infirmières menaient main dans la main une bataille pour leur revalorisation salariale.

La décision du Conseil d’Etat, dont les motivations restent peu claires, est d’autant moins comprise que, lors de leur dernière évaluation par le système Evalfri, qui date de 2009, les infirmiers·ères en anesthésie avaient déjà cumulé un nombre de points correspondant à la classe 20. Or depuis, soulignent les professionnel·le·s, le métier n’a fait que se complexifier, les services d’anesthésie prenant en charge des cas toujours plus lourds et complexes.

Soutenu·e·s par le SSP, les anesthésistes ont saisi l’organe cantonal de conciliation. Une séance est agendée au 25 août. Le personnel s’apprête à déposer un préavis de grève, reconductible, pour le 1er septembre. De son côté, le Conseil d’Etat devrait se pencher à nouveau sur la question lors de sa séance du 23 août.

Les anesthésistes ont reçu de nombreux soutiens. La direction de l’HFR, le médecin-chef du service d’anesthésie, la direction des soins infirmiers, la fédération suisse des infirmiers anesthésistes et l’ASI ont indiqué qu’elles appuient leur demande de revalorisation.